Un point de vue n’engage que celui qui le publie.

Auteur Alain Guillard

C’est parti, fiers et guillerets, les commentateurs des médias nous annoncent la fin du covid 19 et de ses influences néfastes sur la planète. La preuve, l’activité va repartir et comme un symbole, le plus gentil, le plus attendrissant, le plus pur, le plus, le plus … des marchés, celui de la fleur. Nous allons enfin pouvoir offrir des fleurs, comme avant, tout pareil, et faire plaisir à des milliers de personnes. Faire plaisir à notre maman et à la jolie fleuriste vue aux infos de 20 h, elle qui sait si bien entourer les roses de feuilles de plastique pour les mettre en valeur.

Tout un symbole, allégorie de la renaissance de notre monde confiné, ou plus exactement d’un monde qui repart sur les mêmes bases, les mêmes fondamentaux.

Offrez des roses, qui ne contribuent pas, aussi sûrement que les vêtements importés, à creuser le déficit extérieur du pays.  

En 2016, les roses vendues en France étaient importées à 99%. La plupart transitent par les Pays-Bas, qui représente 87 % des importations françaises. Le taux de couverture du commerce extérieur français (valeur exportations / valeur importations) est de 0,5 %, le déficit s’élève à 140,7 millions d’€ (en hausse de 5 % par rapport à 2015) (1) 

Offrez des roses, qui n’ont pas l’odeur du kérosène ou un bilan carbone encore pire ;

« Avec le choc pétrolier des années 1970, ‘le chauffage des serres en hiver’ s’avère moins rentable, d’autant qu’une concurrence se fait jour sur d’autres continents. Les industriels misent alors sur les climats équatoriaux, avec une main-d’œuvre et des terres bon marché, comme dans les Andes de Colombie et d’Équateur. Une dizaine d’années plus tard, les producteurs européens investissent les montagnes kényanes et éthiopiennes, géographiquement plus proches de leurs marchés consommateurs. »

« Désormais les Pays Bas commercialise 3,5 milliards de tiges par an. Mais à peine plus d’un tiers poussent près des polders ! Le reste vient d’Afrique, dont la moitié du Kenya. Ce pays exporte chaque jour 500 tonnes de fleurs par voie aérienne vers l’Europe. Mais le bilan carbone est encore pire pour les roses produites au Pays Bas qui ne jouissent pas du même climat ». (4)

Offrez des roses, qui n’ont pas le charme discret de la chimie ;

« Le meilleur bouquet ne compte que trois substances contestables mais autorisées, ainsi qu’un fongicide interdit en France, le dodémorphe, utilisé pour lutter contre un champignon qui blanchit les feuilles (oïdium). Tandis que le dernier, vendu par ‘Au nom de la rose’ compte… 25 substances ! Ce cocktail comprend neuf pesticides interdits dans l’Hexagone, dont le dodémorphe, encore. »  (5)

Offrez des roses, qui ne sont pas gorgées d’une eau dont on a épuisé la ressource ;

« Les roses boivent beaucoup : de sept à treize litres d’eau par bouton selon les systèmes de culture. Et les millions de plants ponctionnent goulûment les ressources hydriques locales, voire nationales. D’autant que, souvent, les producteurs se servent gratuitement dans les lacs ou les nappes phréatiques. La région de la savane de Bogotá (centre de la Colombie) comme les lacs kényans et éthiopiens ont ainsi subi une double crise de l’eau : pénurie pour les populations autochtones et contamination des sources qui affecte la santé humaine et les écosystèmes. » (7)

Offrez des roses, qui ne sont pas passées entre les mains d’une main d’œuvre surexploitée ;

« Quinze jours avant la Saint-Valentin, des bus amènent pour la récolte des ouvriers venus des régions pauvres du pays, ainsi que des migrants vénézuéliens. Soudain, les journées de travail passent de dix heures à seize heures, en moyenne. La récolte implique des gestes répétitifs, à une cadence de 350 fleurs coupées et chargées par heure. Sitôt l’opération effectuée, on transporte les végétaux dans des hangars réfrigérés à 4 °C pour suspendre l’ouverture du bouton et le flétrissement. Là, d’autres équipes de femmes enlèvent feuilles et épines, trient, recoupent, emballent, appliquent du fongicide et assemblent des bouquets pour les supermarchés ….

 Dans les villages de la savane de Bogotá, certaines travailleuses s’inquiètent des fausses couches, des malformations des enfants ou des cancers. Le syndicat Untraflores regrette qu’il n’y ait pas d’études poussées sur l’impact sanitaire de la rosiculture, même si certaines études établissent un lien . « Il est difficile de faire un suivi indépendant de la santé des travailleurs dans des fermes qui sont comme des fiefs », témoigne Tomás Enrique León-Sicard, de l’Institut d’études environnementales de Bogotá ». (7)

Êtes-vous prêt au redémarrage comme avant ?

Bien sûr, il y a ceux qui, comme Brel, auraient préféré commencer par les bonbons, parce que les fleurs c’est périssable. Désolé Jacques, le périssable est le choix qui a été fait ‘avant’.

Eau, nature, activités, cultures, services, recherches publiques, hôpitaux, humains, tous périssables ou ‘covi périssables’ pour faire vivre le grand marché du profit et des inégalités.

Alors envoyer un message aux députés, sénateurs, potentats locaux, importateurs opportunistes, lobbyistes qui confinés s’impatientent de retrouver les arrière-salles des assemblées,

 Dites-le avec des fleurs… mais des fleurs d’un autre monde !

Dites-leur que nous ne voulons pas avoir à fleurir les tombes des prochaines victimes du monde qu’ils ont imposés. Exigez des fleurs dont les horticulteurs respectent le droit des salariés, exigez du bio, faites-vous conseiller sur les filières locales, françaises, mettez la pression pour construire des propositions éthiques, produisez quand vous le pouvez, utilisez des semences bio. (3)

Sans entretenir l’illusion d’un monde qui changerait par le simple geste individuel,
rien n’oblige à aider au redémarrage du pire en empêchant la naissance d’un meilleur.

Et puis s’il n’y en a pas encore, réclamez, patientez et faites comme Jacques (en bio).

 

 

  1. https://www.franceagrimer.fr/fam/content/download/51367/document/BIL-HOR%20Commerce%20Ext%C3%A9rieur%202016.pdf
  2. https://www.bastamag.net/Saint-Valentin-dans-les-coulisses
  3. https://reporterre.net/Dites-le-avec-des-fleurs-mais-des-fleurs-bio
  4. https://www.terraeco.net/Dilemme-roses-des-Pays-Bas-ou-du,10496.html#forum8758
  5. https://www.60millions-mag.com/2017/02/10/des-roses-la-saint-valentin-mais-pas-des-pesticides-10960
  6. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/04/GERAND/59721
  7. https://www.monde-diplomatique.fr/2020/02/RAMIREZ/61341