(Un point de vue n’engage que celui qui le publie)

Auteur Alain Guillard

Conséquence de la pandémie liée au covid 19, l’émotion des derniers jours sur la disparition des stocks stratégiques de masques de protection est un sujet à fleur de peau. En témoigne l’émotion autour de la fermeture, en 2018, d’une usine  Bretonne de fabrication de masques de protection. Cette usine, je la connais, pour avoir conduit les travaux de l’un des investissements consentis par les collectivités pour la maintenir en place dans les années 1980. C’était ma première expérience de rencontre entre l’un des grands patrons d’un groupe international et le personnel des usines. Rude expérience faite de silence pesant et d’ombres dans les regards des ouvrières qui m’avaient impressionné. Ce souvenir et la période particulière que nous vivons, entre confinement, élections à refaire et prévisions économiques inquiétantes m’ont poussé à compléter, dans l’esprit de la démarche « Saint-Malo autrement », le travail des médias locaux et nationaux sur cette affaire. La meilleure enquête étant, à mon avis, celle de Benoît Collombat, Cellule investigation de Radio France  publiée le 23 mars 2020.

Chicago 1919

Cette pandémie a jeté une lumière crue sur les capacités de notre pays à répondre à de simples besoins de masques de protection. Une chose est pourtant certaine, leur utilisation n’est pas une nouveauté de l’année. Déjà en 1919, devant le développement de la grippe espagnole responsable de 20 à 50 millions de morts en moins d’un an, la seule ville de San Francisco, 550 000 habitants à l’époque, a distribué 100 000 masques fabriqués par l’entreprise Lévi Strauss. Entre 1919 et aujourd’hui cent ans ! sommes-nous à la hauteur de l’expérience de nos aïeux et plus performants ?

Pourtant, en 2009, selon le ministère de la santé et l’EPRUS, Établissement de Préparation et de Réponse aux Urgences Sanitaires (dissous en 2016), le stock de masques FFP2 était de 600 millions d’unité et de 1 milliard de masques chirurgicaux. Mieux, dans l’édition du 17 janvier 2006 de son bulletin hebdomadaire épidémiologique, l’Institut de veille sanitaire publie les hypothèses en cas de pandémie en France. Le document décrit que sans intervention, un nombre de cas possibles jusque 20,9 millions, un nombre d’hospitalisations jusqu’à 1,1 million, un nombre de décès jusque 212 500, les personnes à risque représentant 22 % des décès. Cela n’a pas empêché la fin du stockage des masques FFP2. Aujourd’hui, dans la crainte d’avoir des comptes à rendre, les gouvernements successifs se rejettent la décision de cette disparition.

Dans ce contexte, la destruction des capacités de production par la délocalisation en Tunisie de l’usine de Plaintel (Côtes-d’Armor), leader du masque de protection, vient télescoper l’actualité. Implantée dans les années 1970, la société Giffard, entreprise artisanale, a progressivement évolué dans les années 80 et 90 pour devenir une usine certifiée, de plus de 250 salariés produisant des centaines de millions de masques.  Au premier semestre 2008 le bénéfice net était de 32,2 millions. L’État français connaissait parfaitement cette entreprise pour lui avoir passé une commande de dizaines de millions de masques lors de l’épidémie de grippe H1N1 dans les années 2000 .

Si l’usine se situe à Plaintel, le marché est international. Depuis les années 1980, l’évolution des équipements destinés à la protection des travailleurs a créé un marché. À partir des années 2000, il s’étend considérablement par le port du masque dans les pays d’ASIE qui devient régulièr par l’effet conjugué de la pollution et des menaces comme le syndrome respiratoire aigu sévère (S.R.A.S.), la cause est un autre coronavirus. Le « marché » évolue et comme d’habitude les grands groupes internationaux s’en emparent , diminuent le nombre des acteurs et augmentent leur taille à l’occasion de rachats et de concentrations. La petite société est tour à tour rachetée par de grands groupes Bilsom, Bacou-Dalloz, Spirian. Elle finit entre les griffes d’Honeywell, groupe états-unien. Ces groupes gèrent vie et mort des entreprises et n’hésitent pas à les racheter pour mieux les faire disparaitre. Il suffit que le marché se déplace, que les conditions du transport international évoluent ou tout simplement d’un concurrent gênant.

C’est ce qui s’est passé à Plaintel, une fois l’argent public capté pour les investissements, le coût du rachat absorbé par la commande publique française, le sabordage de l’usine et de son outillage est effectué. Un rapport d’audit financier réalisé, en 2018, indique que le gain attendu par les actionnaires d’Honeywell grâce à la vente du site était de 9% par action. Et même si des voix qui s’élèvent aujourd’hui, notamment celles des politiques nationaux ou locaux qui se sont succédé au gouvernement entre 2010 et 2018, les travailleurs et leurs syndicats se sont trouvés bien seuls, au bon moment, pour tenter de s’opposer à la fermeture de l’usine et à l’envoi des machines à la casse.

La boucle est bouclée.

Cent ans après les distributions de masques à San Francisco, les virus circulent de plus en plus vite entre Wuhan et Plaintel et visiblement nous avons moins de masques pour protéger la population. La grippe espagnole avait la guerre mondiale comme alliée, le covid-19 a trouvé l’économie de la destruction des services publics, de la non-dette et de la concurrence à outrance. Car il n’y a pas d’un côté un groupe financier qui ferme une usine et de l’autre les conséquences d’une pandémie. Il y a une pandémie attendue qui n’a pas empêché nos gouvernements (et nos députés) de fermer 70 000 lits d’hôpitaux, d’y imposer 8 milliards d’économies en dix ans, de réduire le personnel, les stocks de protections et de fragiliser l’ensemble du système de soins français pour la même logique économique que celle d’Honeywell. Nous avons deux virus à combattre, le covid 19 et le libéralisme.

Pendant que l’un attaque nos défenses immunitaires, les autres affaiblissent nos remparts solidaires.

Aller plus loin.

L’article d’un commentateur pourrait s’achever sur cette tournure facile. Tout y est, la bonne conscience, la dénonciation du système, des gouvernements et des politiques, mais surtout sans nommer les responsables, puisque cela n’est pas très poli et que de gentils élus locaux pourraient, revers du miroir, passer pour de méchants députés qui ont presque réussi à saigner l’hôpital…

Mais le commentaire ou la description ne répondent pas aux questions auxquelles une liste citoyenne doit faire face, à notre échelle, comment peut-on faire autrement ?

Certains penseront peut-être qu’actuellement et dans la situation de désordre économique qui risque de suivre la pandémie que ces questions sont déplacées. Je pense justement le contraire. La période qui vient sera, une période de fort recours de moyens et d’argent publics pour intervenir sur l’économie, c’est justement le moment de réfléchir à de justes interventions qui ne consistent pas uniquement à reconstituer un système qui nous a conduits dans le mur sanitaire, social et écologique.

  • Va-t-on distribuer l’argent public à des groupes qui détruisent des usines et des filières de production ?
  • Comment agir pour empêcher la destruction du système de santé et la fermeture de lits d’hôpitaux chez nous et ailleurs ?
  • Comment défendre le service public et en particulier le service public de santé et de solidarité ?

Commençons par changer nos références.

Depuis quelques jours, les médias nous proposent, tout excités de trouver un sujet, de découvrir ces héroïnes qui nettoient les chambres des malades contagieux. Hier, tout n’était que start-up, économie du numérique, jeunes cadres employant leur dynamisme à créer une richesse virtuelle aussi mal partagée que la réelle et parfois aussi utile que le choix d’un fruit mûr à l’aide d’un smartphone. Désormais il n’y a plus que balais et lingettes. Fatima exilée à Paris a remplacé Jean-Joseph expatrié vers New York. Mais que vont faire nos médias le jour d’après ? lorsque les mêmes nettoieront toujours les chambres de malades parfois tout aussi contagieux. Auront-elles toujours les honneurs des 20 h, devront-elles se mettre une nouvelle fois en grève pour le paiement de leurs heures où poser à poil, c’est tendance, pour médiatiser leurs demandes de titularisation ? S’il n’est pas certain que nous ayons besoin de héros, il est impensable de poursuivre la casse des services publics dont la richesse est autant redistributrice que structurante.

Et tant qu’à changer de références, faisons descendre du piédestal de carton où ils se sont placés seuls, les pseudo-champions d’une économie bâtie sur l’opportunité de la fermeture des usines françaises et de l’importation à bas coûts.

Poursuivons par des choix.

L’exemple de l’usine de masques passée d’un groupe à l’autre est édifiant. Chacun a reçu des aides publiques, et encaissé le bénéfice de celles-ci au moment de la vente au groupe suivant.  Va-t-on continuer de tenter de remplir ce tonneau des Danaïdes, ce qui, au final, prive l’outil de production et les collectifs de travail (l’ensemble des salarié.es),  des aides qui avaient été accordées ? Ce mécanisme, parfois extrêmement technocratique et défavorisant les petites entreprises, est intolérable en termes d’accaparation de l’argent public. Il se concrétise par l’intervention de différentes collectivités par le biais de rabais foncier, d’ouvertures à l’urbanisation ciblées, de ventes d’aménagement à perte, d’aides à l’emploi ou à l’investissement et concerne toutes les collectivités.

L’action économique d’une collectivité ne se justifie que par l’intérêt du retour vers la population. Ce retour doit être évalué sur le plan de principes sociaux et environnementaux, il ne peut se résumer à l’emploi immédiat et sous n’importe quelle forme. Consacrons nos aides aux entreprises dont l’activité s’inscrit dans ces principes, allons même les chercher, les inciter…

Comportons-nous avec l’argent public, si précieux quelle qu’en soit la forme, selon le principe qu’il ne peut soutenir une activité sans garantie de retour et/ou de possibilité d’action de la collectivité sur l’objet du prêt. Et puisque c’est le travail et non le capital qui est subventionné, les aides doivent venir abonder la participation du collectif de travail à l’entreprise lui ouvrant les portes des instances de décisions.

Donnons vie à ces principes, il ne manque pas de juristes pour en trouver la forme. Si l’ensemble de la valorisation des aides publiques avait été entre les mains de l’ensemble des salariés, la destruction de valeur et/ou d’emplois à Plaintel, comme ailleurs, aurait certainement été plus compliquée et moins facile pour un groupe ‘vautour’.

Poursuivons par des actions.

Une collectivité doit défendre les services publics.

Il ne s’agit pas ici de l’action dans les salons, les réunions, les colloques ou les vœux en conseil municipal, même si tout est important et à ne pas négliger. Il s’agit de l’opposition directe, frontale à la casse des services publics. Celle qui consiste à user de toutes les possibilités qu’offrent les moyens de la collectivité, médiatiques, sa capacité à informer et à rassembler pour la recherche de solutions, comme pour s’opposer concrètement et soutenir les oppositions. La mobilisation des personnels des hôpitaux, qui sont aujourd’hui confrontés à la pandémie après avoir lutté pendant des mois pour préserver l’outil de santé publique, doit être partagée par les élus et la population. Il n’y a pas de neutralité ou de retenue à avoir, y compris des assemblées locales, face à la remise en cause du système de santé et de solidarité qui structure notre société.

Une collectivité doit aider ses habitants.

La période qui nous attend peut constituer un formidable accélérateur du creusement des inégalités. Lors de la campagne pour les élections municipales 2020, la liste ‘Saint-Malo autrement’ a fait des propositions qui peuvent être adaptées à cette possible situation. Proposons dès aujourd’hui l’étude d’un plan de mesures de soutien aux familles :

  • Mise en place de la gratuité des transports.
  • Prêts relais si aucune politique d’État ne vient interdire les agios bancaires sur les difficultés de fin de mois.
  • Services de repas gratuits dans les écoles.
  • Assurons un accès à l’eau gratuit pour l’eau nécessaire à la vie.
  • Organisation des filières alimentaires de soutien avec les producteurs locaux.

Déterminons grâce à ce plan les mesures d’économie à faire dans d’autres programmes ou de dépenses non encore réalisés pour adapter le budget des collectivités si cette nouvelle situation l’exige. Nous sommes possiblement devant un cas de force majeure. L’économie de notre ville est particulièrement déséquilibrée et dépendante du tourisme nous devons préparer la collectivité. Anticiper en avril/mai, même si nous sommes dans l’inconnu, est préférable que de faire subir notre impréparation aux familles dans les prochains mois.

Le jour d’après (comme ils disent) est un jour important.

Cent ans se sont écoulés depuis les masques de San Francisco, l’équilibre du monde a été remis en question, la colonisation a été remplacée par des formes plus ‘modernes’ de collaboration avec des pays «amis» qui permettent le pillage malgré les soubresauts et les drames.Nos différents gouvernements n’ont cessé de porter les acteurs tout-puissants du « marché «  et beaucoup de résistances  ont été vaincues. Durant cette période, même un pays comme le nôtre, si fier du pseudo « rayonnement » de son modèle social, conquis de haute lutte grâce à l’intelligence et l’engagement collectif, a préféré exporter, par la colonisation ou des amitiés plus que douteuses, la prédation des matières premières et les ventes de ses armes ou d’engrais chimiques.

Depuis cinquante ans, déjà, nous connaissons les conséquences suicidaires pour tous, de la poursuite de ce système économique sur la planète et sur son écologie, son climat et sa biodiversité. Mais pour l’instant rien n’a ébranlé le mirage, l’alibi, de l’enrichissement collectif, même si un milliard de personnes en payent le prix en vivant avec moins d’un dollar par jour.  Pour l’instant, le renouvellement du personnel politique fournit le supplétif nécessaire pour faire croire que minimiser les effets de la mondialisation de ces principes suffira lorsqu’il faudrait l’abolir.

Alors, passons par-dessus la tête de nos édiles et de nos habitudes, car au risque de fâcher de grands stratèges, sans engagement concret, localement ancré, c’est notre peau qui se jouera en l’attente d’un grand soir ou d’une grande convergence. Et plutôt que de renvoyer avec condescendance ce qui s’élabore dans l’espace local revendiquons les différentes manières de marcher et de construire un avenir débarrassé des virus dont nos gouvernants sont porteurs depuis tant d’années et dont le dernier avatar pourrait bien être la surveillance électronique pour tous.  

https://www.ouest-france.fr/bretagne/plaintel-22940/cotes-d-armor-38-emplois-menaces-honeywell-le-fabricant-de-masques-plaintel-5764734 https://www.letelegramme.fr/bretagne/fabrication-de-masques-a-plaintel-l-ancien-directeur-de-l-usine-sacrifiee-temoigne-27-03-2020-12532691.php https://www.letelegramme.fr/ar/viewarticle1024.php?aaaammjj=20080828&article=3695618&type=ar https://www.franceinter.fr/societe/penurie-de-masques-les-raisons-d-un-scandale-d-etat